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Pourquoi les Baléares vouent-elles un tel culte à la Serra de Tramuntana ?

· La rédaction
Classée par l'UNESCO en 2011, la Serra de Tramuntana condense l'âme de Mallorca et cristallise l'identité des Baléares.
Pourquoi les Baléares vouent-elles un tel culte à la Serra de Tramuntana ?

Parce que ce massif du nord-ouest de Mallorca condense, sur une centaine de kilomètres de crêtes, tout ce qui fait l'âme de l'île : la pierre montée sans mortier, l'eau captée goutte à goutte, les villages accrochés à la roche et un art de vivre lent. L'UNESCO l'a consacré en 2011 en l'inscrivant comme « paysage culturel » sur la Liste du patrimoine mondial, une catégorie rare qui ne récompense pas un décor mais un dialogue millénaire entre des habitants et leur montagne. Voilà pourquoi, aux Baléares, la Serra de Tramuntana n'est pas seulement une destination de randonnée : c'est un miroir identitaire.

Qu'a exactement classé l'UNESCO en 2011 ?

Un paysage façonné par la main de l'homme, pas une simple réserve naturelle. Le 29 juin 2011, le Comité du patrimoine mondial a inscrit le « Paysage culturel de la Serra de Tramuntana » (dossier n° 1371 de l'UNESCO), qui court le long de la côte nord-ouest de Mallorca et culmine au Puig Major, à environ 1 436 mètres, le plus haut sommet de l'archipel. Ce que l'organisation distingue, ce sont des siècles d'agriculture dans un milieu pauvre en ressources : un réseau de terrasses, de canaux et de moulins né de la rencontre entre les techniques hydrauliques arabes et le système de possessions (grands domaines) mis en place après la conquête chrétienne du XIIIe siècle. Autrement dit, l'UNESCO a classé un savoir-faire, pas seulement un panorama.

Pourquoi la pierre sèche est-elle le squelette du massif ?

Parce qu'elle tient littéralement la montagne debout. La pedra en sec, ces pierres taillées à la main et emboîtées sans le moindre mortier, dessine les murets, les terrasses (les marges), les chemins, les ponts et les cabanes qui strient toute la Tramuntana. On la parcourt sur la Ruta de Pedra en Sec, le sentier de grande randonnée GR221, qui compte aujourd'hui environ 261 kilomètres balisés, dont près de 150 pour l'itinéraire principal reliant le Port d'Andratx au Port de Pollença, selon le Consell de Mallorca. En chemin, on croise l'archéologie discrète d'un monde rural disparu : les sitges (aires circulaires des charbonniers), les fours à chaux et les neveres, ces puits à neige où l'on stockait la glace avant l'arrivée du réfrigérateur. Pour comprendre ce vocabulaire, un détour par le foravila, la campagne baléare, s'impose.

Comment l'eau a-t-elle été domestiquée dans la montagne ?

Par un art patient de la capter et de la conduire, aujourd'hui mis à l'épreuve par la sécheresse. Les bâtisseurs de la Serra ont canalisé les torrents, alimenté des moulins et irrigué les terrasses grâce à un réseau de canaux hérité, là encore, du génie hydraulique andalou. Cette eau, la montagne la stocke toujours dans les deux barrages du Gorg Blau et du Cúber, qui approvisionnent Palma. Or leurs réserves fondent : en août 2024, l'ensemble des deux retenues n'était plus qu'à 36,5 % de sa capacité, soit 15 points de moins qu'un an plus tôt, avant de tomber, fin octobre, à 22 % pour le Gorg Blau et 32 % pour le Cúber, d'après Última Hora et Mallorcadiario. Domestiquer l'eau reste, huit siècles plus tard, l'enjeu vital de la Tramuntana.

Quels villages faut-il connaître ?

Cinq bourgs perchés résument à eux seuls l'esprit du massif, chacun avec sa spécialité. Ils s'égrènent entre oliveraies et à-pics sur la mer, reliés par la route sinueuse Ma-10 et par les tronçons du GR221. Ce sont des villages où la langue, l'architecture et le paysage se répondent, un rapport à la terre que l'on retrouve dans le catalan des Baléares et sa toponymie.

Village ou siteCe qu'on y voit
ValldemossaLa chartreuse où Chopin et George Sand ont passé l'hiver 1838-1839, ruelles pavées et terrasses fleuries
DeiàLe village d'artistes accroché entre oliviers et mer, longtemps refuge du poète Robert Graves
SóllerLa vallée des orangers et des citronniers, le tram et le train historique inauguré en 1912
FornalutxSouvent primé « plus beau village d'Espagne », toits de tuiles peintes et escaliers de pierre
BanyalbufarLes terrasses viticoles face à la mer et le vin de malvoisie né de l'irrigation arabe
Sa Calobra et Torrent de PareisLa route en tire-bouchon et la gorge spectaculaire qui débouche sur une crique fermée par les falaises

Que sont venus chercher Chopin et George Sand à Valldemossa ?

Un climat doux pour la santé fragile du compositeur, et une parenthèse qui a marqué à jamais le village. Le couple débarque à Mallorca le 8 novembre 1838 et s'installe le 15 décembre dans la chartreuse de Valldemossa, où il reste jusqu'au 13 février 1839. L'hiver y fut plus rude et plus solitaire que prévu, mais Frédéric Chopin y compose une bonne partie de ses 24 Préludes, opus 28, tandis que George Sand en tire son récit « Un hiver à Majorque ». Les cellules n° 2 et n° 4, avec leur piano Pleyel, se visitent aujourd'hui : la Tramuntana a fait de cet épisode intime un pilier de son identité culturelle.

Pourquoi les orangers de Sóller ont-ils leur propre train ?

Parce que l'or de la vallée, c'étaient ses agrumes, et qu'il fallait les sortir de leur cuvette isolée. À la fin du XIXe siècle, la vallée de Sóller était l'un des vergers d'agrumes les plus productifs de Méditerranée, mais ses oranges et ses citrons ne franchissaient les cols qu'à dos de mulet. Le commerce fut si florissant qu'il envoya des générations de sollerics vendre leurs fruits en France, à Lyon, Paris et Marseille, d'où l'air moderniste de certaines demeures du bourg. Pour désenclaver la vallée, on construit un chemin de fer dès 1907 : le Ferrocarril de Sóller est inauguré le 16 avril 1912, électrifié en 1929, et transporte ses premiers touristes en 1930. Ce train de bois toujours en service traverse les vergers au ralenti, comme un musée roulant du parfum d'orange.

Le surtourisme menace-t-il la Serra ?

Oui, et les autorités commencent à fermer le robinet. Les Baléares ont franchi en 2024 un record historique de 18,7 millions de touristes (+4,9 % sur un an), dont 82 % d'étrangers, Allemands et Britanniques en tête, selon les données de l'IBESTAT relayées par Última Hora. Mallorca, à elle seule, en a accueilli 13,4 millions. Résultat, les points les plus fragiles de la Tramuntana passent en accès régulé : un rapport du Consell de Mallorca présenté en octobre 2024 propose de fermer Sa Calobra à la circulation privée, sur le modèle déjà appliqué à Formentor, et le tunnel reliant Sa Calobra au Torrent de Pareis est fermé depuis le 2 janvier 2024 pour travaux. Début 2026, le Consell a par ailleurs dévoilé un projet de loi propre à la Serra de Tramuntana : restrictions temporaires en cas de saturation, corps de volontaires et interdiction des quads sur les chemins de terre. À la pression touristique s'ajoutent la sécheresse et le risque d'incendie qu'elle aggrave chaque été : protéger le paysage classé, c'est désormais aussi le rationner.

Et les autres îles, comment protègent-elles leurs paysages ?

Chaque île des Baléares a bâti son identité autour d'un label de protection. Menorca est réserve de biosphère de l'UNESCO depuis le 7 octobre 1993 ; en 2019, son périmètre a été étendu à 514 485 hectares, ce qui en fait, selon le Consell insular de Menorca, la réserve de biosphère à la plus vaste surface marine de Méditerranée. Plus au sud, « Ibiza, biodiversité et culture » est inscrite au patrimoine mondial depuis le 4 décembre 1999, pour son enceinte fortifiée de Dalt Vila et pour les herbiers de posidonie qui tapissent les fonds entre Eivissa et Formentera. La Tramuntana n'est donc pas une exception : elle est la version montagnarde d'un même réflexe archipélagique, celui de mettre son paysage sous cloche pour ne pas le perdre. Ce lien à la terre et à la fête locale nourrit tout autant le sentiment d'appartenance baléare.

Questions fréquentes

La Serra de Tramuntana se visite-t-elle toute l'année ?

Oui, mais le printemps et l'automne sont les meilleures saisons : l'été concentre chaleur, foule et pics de fréquentation, et certains accès comme Sa Calobra sont désormais soumis à restrictions. Vérifiez les fermetures en cours auprès du Consell de Mallorca avant de partir.

Faut-il une voiture pour découvrir le massif ?

Pas forcément. Le train et le tram de Sóller, quelques lignes de bus et surtout le sentier GR221 permettent de relier les villages sans voiture, ce qui est souvent plus simple face aux règles de stationnement qui se durcissent dans les bourgs.

Où voir la pierre sèche de près ?

Sur les tronçons du GR221 entre Valldemossa, Deià et le Port de Sóller, où murets, terrasses et anciennes charbonnières bordent le chemin. Les terrasses viticoles de Banyalbufar en offrent une lecture spectaculaire face à la mer.

Peut-on visiter la chartreuse de Valldemossa ?

Oui, les cellules occupées par Chopin et George Sand durant l'hiver 1838-1839, avec le piano Pleyel, se visitent au sein du complexe de la chartreuse, sur la place de la Cartuja.

Vous randonnez la Tramuntana, tenez une possessió ou gardez une nevera en mémoire familiale ? Racontez-nous votre montagne : la rédaction de The Daily Baleares lit chaque message.

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